Université d'été 2009 de la FASE
Aubagne 27-29 août 2009
Atelier « Redéfinir le communisme »
Introduction de Bruno Bessière
29 août
L'ACU (Association des communistes unitaires) a souhaité organiser cet atelier, dans le cadre de
l'université d'été de la FASE (Fédération pour une alternative sociale et écologique), non pas à
l'intention de ses membres mais de tous ceux que cela intéresse.
Inévitablement, vous entendrez des choses qui auront déjà en partie été exprimées par d'autres, lors
des différents moments de cette université d'été, tant il est vrai que les communistes unitaires
mettent en débat leurs idées partout où ils échangent.
Toutefois, mon intervention ne constitue pas une position collective et officielle de l'ACU sur la
redéfinition du communisme, c'est une introduction personnelle, qui ne vise pas à l'exhaustivité
mais à amorcer le débat.
Le sujet de cet atelier est : « Redéfinir le communisme ». Il ne s'agit donc pas de refaire toute
l'histoire du communisme, mais de se tourner vers l'avenir.
La redéfinition du communisme peut, bien entendu, se faire en contradiction avec ce qui a échoué et
il n'y a donc pas lieu de considérer hors sujet l'examen critique du passé, à condition, bien sûr, de ne
pas s'en tenir là.
Cependant, le communisme doit plus encore être redéfini à partir des réalités et des enjeux
contemporains, ainsi que des besoins d'émancipation actuels.
Pourquoi redéfinir le communisme ?
Tout d'abord, parce que ce dans quoi il s'est incarné a échoué. Si nous ne prenions en compte que
cet élément, nous pourrions d'ailleurs nous contenter d'enterrer le communisme.
Cependant, son actualité s'est renforcée. Le besoin de communisme est sans doute aujourd’hui plus
grand qu'il ne l'a jamais été.
Tares et échecs du « communisme »
Si l'on peut contester que certaines pratiques, certaines idées, certaines structures se réclamant du
communisme étaient bien du communisme, il n'empêche que s'en étant réclamé et ayant échoué à
transformer la société dans un sens émancipateur, l'idée même de communisme s'en est trouvée
entachée et discréditée. Et ce, même si, le plus souvent, lesdits communistes expliquaient que ce
qu'ils faisaient n'était pas (encore) du communisme.
Chacune des expériences a finalement sombré ou a abouti à un reniement total ou partiel, tels les
pays qui se sont convertis au capitalisme, en tout ou partie, ou les partis communistes qui ont
renoncé à le rester ou à maintenir leur ambition transformatrice.
Parmi les tares de ces expériences, on peut relever :
- la limitation, à des degrés divers, des libertés et de l'autonomie individuelle,
- le refus du pluralisme et du débat contradictoire,
- le dogmatisme,
- la confiscation du pouvoir,
- l'étatisme, à la fois dans la pratique des partis-États, mais également dans celle consistant à
se couler dans la normalité institutionnelle plutôt que d'investir les institutions pour les
subvertir, quand les communistes ne sont pas au pouvoir,
- le nationalisme,
- l'autoritarisme,
- l'usage de la violence politique,
- l'imitation, du moins en partie, au lieu du dépassement du capitalisme (par exemple, avec le
socialisme de rattrapage),
- la renonciation à l'objectif transformateur, parfois dans la théorie, mais plus souvent encore
dans la pratique, pour un repli sur des objectifs - à terme, illusoires - de conservation de
positions de pouvoir ou de défense des acquis,
- l'inversion du rapport entre objectif et outil politiques. Nombre d'organisations ont-elles
ainsi préféré se maintenir plus ou moins en l'état quitte à renoncer (dans la théorie ou dans la
pratique) à l'objectif de transformation sociale, plutôt que de changer l'outil devenu inadapté
pour se donner les moyens du maintien de la poursuite de l'objectif.
Certes, il faut se garder de caricaturer. D'une part, tout ce et tous ceux qui se réclamaient du
communisme ne cumulaient pas toutes ces tares ; d'autre part, les expériences communistes ne se
résument pas à ça. Il ne s'agit donc pas de gommer de réels apports, de réelles avancées partielles.
Toutefois, il faut regarder ce qui n'allait pas pour comprendre ces échecs. Or, le décalage est
effrayant avec les idées de Marx concernant le dépérissement de l'Etat, l'abolition du salariat, le
développement intégral des individus, une société de libres coopérateurs associés,
l'internationalisme, etc. Idées qu'il nous faudrait réexaminer et qu'il serait utile d'essayer de faire
avancer réellement.
L'actualité du communisme
Concernant les éléments qui fondent l'actualité du communisme on peut relever :
- la crise actuelle, en tant que crise du système capitaliste, qui pose avec force la question de
son dépassement et l'émergence d'une autre logique, d'autres fondements pour la société et
pour le monde,
- la révolution technologique et informationnelle qui pose plus fortement que jamais le besoin
de développement intégral des individus, de leur autonomie et de leur maîtrise,
- le développement de l'individuation qui pose la question d'une construction politique
collective à partir de la diversité des individus, ceux-ci en étant les acteurs principaux.
La société pour et par les gens
Nous pourrions dire que le communisme, c'est concevoir la société pour et par les gens.
Or, le « communisme », dans la pratique, a souvent prétendu être pour les gens, mais en décidant à
leur place ce qui était censé être bien pour eux.
Or, personne ne pouvant définir à la place des intéressés ce qu'ils veulent comme vie et faire leur
bonheur à leur place, on parvient très vite, même avec de bonnes intentions, à agir contre les gens
quand on agit sans eux.
Il serait donc temps de concilier enfin les deux termes pour et par les gens et peut-être même en
inversant les deux termes.
Un processus révolutionnaire démocratique, autogestionnaire
A partir de là, le communisme ne peut être qu'un processus révolutionnaire démocratique, loin des
révolutions de palais, de parti, de direction, d'avant-garde, etc.
Un processus révolutionnaire, de création collective, continu, mais non linéaire. Un processus
contradictoire, la contradiction étant la condition même des possibilités d'avancées, de dépassement,
l'absence de contradiction aboutissant au dogmatisme, à la reproduction, à la conservation et
finalement au décalage avec l'évolution du réel, pour finir par l'échec.
Le communisme ne peut être qu'autogestionnaire, sous peine de reproduire les rapports de
domination et de dépossession.
L'enjeu est donc celui d'un processus d'appropriation de tous les choix collectifs, dans tous les
domaines et partout (entreprises, universités, services publics, territoires à tous les niveaux, etc.).
Cela passe par une repolitisation de tous les problèmes et choix collectifs, en se dégageant d'une
conception de la politique plus ou moins réduite aux partis et aux institutions.
Contre les privatisations, une réponse communiste aurait été la démocratisation radicale des
services publics. Ainsi, si les usagers de France télécom avaient eu un pouvoir important dans les
décisions - à côté des personnels, des territoires, etc. - et s'ils avaient pu ainsi agir sur les tarifs,
l'argument de la concurrence pour faire baisser ces derniers n'aurait pas pris.
Autre exemple, avec la crise financière. Pourquoi les actionnaires des banques et les dirigeants
qu'ils ont mis en place pour servir leurs intérêts devraient-ils déterminer les critères d'attribution des
crédits ? Pourquoi ne pas instaurer des commissions regroupant des représentants d'entreprises, de
salariés, de territoires, de consommateurs, ... afin de déterminer quel projet ou entreprise doit se voir
attribuer des crédits et dans quelles conditions ?
De même on peut dépasser le salariat, avec la subordination qu'il entraîne, pour aller vers le
développement du travail collaboratif libre, comme les exemples de Wikipedia et des logiciels
libres montrent qu'il est possible de le faire. Cela exige cependant de poser dans des termes
nouveaux la question des moyens d'existence et de rémunération du travail, de la création.
Le mouvement réel qui abolit l'ordre existant
Les mêmes idées et pratiques peuvent avoir des aspects contradictoires et avoir une charge
transformatrice, libératrice, différente au fil du temps. Ainsi, en fonction de l'évolution de la société,
ce qui était révolutionnaire à un moment donné, ce qui permettait d'avancer, ne le permet parfois
plus forcément à un autre moment, dans un autre contexte.
D'où le risque de fossilisation conservatrice et impuissante auquel le communisme « réel » n'a pas
échappé.
La définition du communisme par Marx comme mouvement réel qui abolit l'ordre existant apparaît
donc d'autant plus pertinente, parce que dans sa conception même, cette définition est dynamique.
Elle intègre la dimension du temps qu'il faut pour changer de système social, le fait que le réel qu'on
travaille à transformer est en perpétuelle évolution et elle pense donc l'émancipation comme un
processus.
On peut participer à ce mouvement sans se réclamer de cette appellation, sans même le savoir.
Ainsi, par exemple, les mouvements altermondialistes, féministes, écologistes, syndicaux,
associatifs et autres, des citoyens en lutte ou produisant des idées ou des pratiques neuves peuvent
participer, en tout ou partie, à ce mouvement émancipateur.
Et comme nous sommes tous pétris de contradictions, que nous sommes tous immergés dans de
l'ancien à dépasser, nul doute que nous sommes très nombreux à être en partie porteurs de
communisme et en partie porteurs d'idées et de pratiques qui ne vont pas dans le sens de ce
mouvement, que nous nous réclamions du communisme ou pas.
Des obstacles à ce mouvement
Un certain nombre de problèmes tendent à tous nous condamner à l'impuissance et nécessitent d'être
dépassés :
- l'absence de compréhension des causes communes des problèmes
- la parcellisation des luttes
- la coupure entre mouvement social et politique
- une conception de la politique qui en fait un champ bien à part, alors qu'elle est inséparable
de tout ce qui fait la société, puisqu'elle s'applique toujours à quelque chose. Cette conception
de la politique aboutit à la percevoir comme plus ou moins réservée aux partis et aux
institutions dites politiques, extériorisant ladite « société civile » pour mieux déposséder la
majorité des gens de leur pouvoir.
- l'émiettement des forces transformatrices.
Le communisme porteur de cohérence
Il y a donc besoin de reconstruire, avec les gens, la cohérence de la société et du monde dans
lesquels nous vivons et de lui opposer une autre conception alternative cohérente.
Le communisme peut apporter beaucoup à ce travail. Il a un passé de ce point de vue qu'il peut
encore enrichir en intégrant des dimensions qu'il avait peu prises en compte jusqu'ici, comme la
dimension écologique.
Mais la manière de combiner les différentes approches, de penser les problèmes pas seulement un
par un, isolément, mais comme parties d'un tout, avec des interactions, des rapports, peut contribuer
à échapper aux solutions apparentes qui traitent un problème tout en en aggravant un autre. Cela
peut être, par exemple, particulièrement utile pour apporter d'un même mouvement des réponses
aux problèmes écologiques et sociaux plutôt que de sacrifier un des termes à l'autre.
Le communisme producteur de visée, de projet communs
L'absence de visée, de projet alternatif laisse tout le monde sans espoir et sans désir durablement
mobilisateur qui puisse stimuler l'envie de se mettre en mouvement, tout en donnant une idée de
vers quoi avancer.
Le communisme peut être un facteur de dépassement des particularismes qui isolent, en contribuant
à l'élaboration d'une visée commune, d'un projet commun qui rassemble et fasse sens, donnant de ce
fait plus de force à toutes les luttes qui pourraient ainsi s'inscrire dans cette visée plus large.
En même temps, alors que la spécialisation favorise la parole des experts, l'approche politique en
terme de choix de société favorise l'appropriation par tous.
Le communisme peut ainsi contribuer à créer du commun, à partir de la diversité, de manière à ce
que chacun trouve sa place.
Le communisme comme rupture, comme dépassement du capitalisme
Face à un capitalisme exploiteur, inégalitaire, menaçant pour les humains et l'environnement dans
lequel ils vivent, mettant en concurrence les pays et les salariés pour accroître encore sa domination
et ses profits, confisquant et privatisant les pouvoirs, le communisme porte l'idée non pas d'une
adaptation, mais d'une rupture et d'un dépassement de ce système social.
Ainsi, par exemple, peut-il porter l'idée de la coopération en lieu et place de la concurrence, de la
construction de solidarités basées sur l'intérêt mutuel bien compris de tous (hormis la classe
dominante actuelle), de la mise en commun en vue d'un enrichissement mutuel, par le partage des
informations, des savoirs, des recherches, des technologies, etc.
C'est d'autant plus faisable que cela existe déjà et que certaines pratiques qui se développent font en
partie reculer la sphère du marché capitaliste (cf. notamment les exemples cités concernant le travail
collaboratif libre, des expériences coopératives, etc.), d'une manière différente de ce que les services
publics ont pu faire ; services publics qui seraient d'ailleurs à développer.
Le communisme c'est le dépassement de la société marchande, visant le « à chacun selon ses
besoins ».
Le communisme comme internationalisme
Face aux problèmes qui dépassent les cadres nationaux, face aux interdépendances de plus en plus
grandes, face à la mondialisation capitaliste, le communisme doit être internationaliste. Pas dans le
sens de structures hiérarchiques supranationales des organisations, mais dans le sens d'une
coopération, d'une co-élaboration, de combats et de projets communs, d'une prise en charge partout
des problèmes du monde qui nous concernent tous et qui impactent nos vies.
Or, de plus en plus de décisions se prennent à un niveau supranational (Union européenne,
Organisation mondiale du commerce, etc.). Se cantonner à son seul pré carré serait se condamner à
l'échec.
Dépasser tous les rapports de domination, dans tous les domaines
Les rapports de domination étant profondément inscrits dans l'histoire collective et individuelle de
l'humanité, dans tous les types de rapports sociaux et humains, dans les consciences et l'inconscient,
le communisme ne peut pas être un mouvement d'émancipation limité à quelques aspects comme
l'économie, le social ou les institutions. Il doit s'intéresser à tout : aux rapports hommes-femmes, à
l'éducation, la culture, etc.
Le développement aussi intégral que possible des individus, de leur autonomie, l'épanouissement
humain... doivent faire partie intégrante du communisme.
Communisme et organisation
Enfin je voudrais aborder brièvement la question du communisme et de l'organisation. Tout d'abord
pour dire que ce sont les peuples qui changent les sociétés et le monde, pas les organisations,
mêmes si elles y contribuent. Le rôle de l'organisation, son rapport aux gens doivent tenir compte de
cette incontournable réalité.
L'organisation qui veut oeuvrer à l'émancipation doit être adaptée à cet objectif et en rapport avec la
manière dont on peut changer la société, le monde.
Il faut donc redéfinir cette organisation en l'adaptant aux conditions du moment. La réalité
changeant en permanence, cela signifie que cette organisation doit elle aussi pouvoir évoluer en
permanence.
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